jeudi 29 mai 2014

Aleister Crowley, soleil noir de la galaxie magick

Le 10 avril dernier, dans la foulée des articles sensationnalistes rapportant le décès de la jeune Peaches Geldof et l'intérêt que portait celle-ci à l'oeuvre du mage Aleister Crowley, la Jérusalem des Terres Froides avait repris un texte surprenant qui, contrairement au reste de la presse massmédiatique, ne donnait pas dans le délire grotesque « sataniste » comme avait pu faire la journalope très conne Catherine Delvaux du journal belge 7 sur 7. C'était l'article Peaches Geldof et Aleister Crowley. Le mage et la it-girl de David Ramasseul pour la chronique Dark Zone du Paris Match, que l'on retrouve ici à l'entrée Un article surprenant sur Peaches Geldof et Aleister Crowley.

Aujourd'hui M.Ramasseul revient sur le sujet par une entrevue avec un auteur grandement apprécié de la JTF, le traducteur français du mage anglais Philippe Pissier (mentionné ici à deux articles, Aleister Crowley, Christian Bouchet et Aleksander Douguin et Amado Crowley, le faux fils d'Aleister) et son éditeur belge Stéphan Hoebeeck des éditions ESH. Comme votre serviteur Charles Tremblay partage entièrement les points de vue de Pissier et Hoebeeck et que lui aussi « n’a toujours pas digéré la campagne délirante de la presse anglaise sur le mage britannique dont la regrettée Peaches Geldof avait eu l’audace de s’enticher » (sans oublier l'imbécilité crasse des zozotériques soraliens à la Glauzy, Laïbi, Livernette, Cerise, « Hilare » et cie), il ne pouvait que reprendre le propos ici.


---Aleister Crowley, soleil noir de la galaxie magick---


Par David Ramasseul
Pour la chronique Dark Zone du Paris Match
Le 29 mai 2014

Non, Aleister Crowley ne prônait pas les sacrifices de bébés. Il a simplement plaisanté en disant que chaque fois qu’il se masturbait, il tuait 150 000 enfants… Non, il n’était pas sataniste… Et non Aleister Crowley n’est pas le grand-père de George W. Bush ! » L’éditeur belge Stéphane Hoebeeck n’a toujours pas digéré la campagne délirante de la presse anglaise sur le mage britannique dont la regrettée Peaches Geldof avait eu l’audace de s’enticher. Mais rien de bien nouveau dans cette chasse au sorcier : « C’est la tête de turc parfaite. C’était un dandy, quelqu’un qui adorait épater le bourgeois. Il a usé et abusé de la provocation au cours de sa vie. Les tabloïds anglais perpétuent cette tradition vieille de plus d’un siècle consistant à taper sur Aleister Crowley. »

Ce goût du scandale dans l’Angleterre victorienne corsetée est à la source d’innombrables malentendus, savamment cultivés par ceux qui ne l’ont jamais lu : « On le présente comme un apologiste de la drogue avec son livre titré en français ‘Journal d’un drogué. Voyage au pays de Cocaïne’ » corrige Or, il raconte en réalité comment il s’est débarrassé de son addiction. A l’instar de milliers d’autres personnes, il avait été soigné à la cocaïne, prescrit comme médicament à l’époque, et était devenu accro. »

De même, il n’est en aucun cas l’inspirateur de Ron Hubbard, le fondateur de l’église de scientologie. « C’est l’un de ses élèves qui les a mis en rapport dans les années 40. Mais Crowley était l’anti-gourou par excellence. Il prônait une absolue liberté de penser et certainement pas la soumission à un maître » souligne Stephan Hoebeeck. D’autant que, contrairement au sinistre inventeur de la prodigieuse machine à fric qu’est la scientologie, Crowley avait un rapport très distant avec l’argent : « Dans la première partie de sa vie, il a dépensé sans compter en voyages à travers le monde grâce à la petite fortune que lui avait laissée son père. Il le disait lui-même : ‘Mon rapport à l’argent consiste à signer des chèques’. » Malgré une existence de panier percé, Crowley n’est pas mort dans la misère noire comme on le prétend parfois. « Il avait revendu les droits de ses œuvres à l’OTO en échange d’une petite rente. »




La pire calomnie ressassée sur le compte de Crowley est l’accusation de sympathies nazies : « Rien n’est plus faux. Francophile, il a écrit pendant la guerre une chanson en hommage à la résistance française, « La Gauloise » » rappelle l’éditeur du mage. De plus, ajoute Philippe Pissier, on a maintenant la confirmation que c’est lui qui a inventé le « V » de la victoire, popularisé par la BBC et relayé par Churchill. Il cherchait un symbole fort pour contrer le salut nazi. »

A l’origine de cette calomnie,  l’un des plus célèbres -et des moins sympathiques- disciples de Crowley, John Frederick Charles Fuller, stratège militaire anglais et fasciste convaincu. Ses idées novatrices sur le rôle décisif des chars blindés ont été reprises avec le succès que l’on sait par les nazis. Fuller a même assisté en 1935 aux premières grandes manœuvres des panzerdivisions.

Stephan Hoebeeck enfonce le clou : « Crowley abhorrait Hitler et était à mille lieues de toute forme de racisme. Quant à en faire un suppôt de Satan, là encore c’est grotesque : il ne croyait ni au principe du bien, ni au principe du mal. On ne peut pas adorer quelque chose auquel on ne croit pas ! Il n’était même pas anti-chrétien à proprement parler. C’était plutôt un laïc radical, de plus en plus radical à mesure qu’il s’en prenait plein la tronche. Des trois grands monothéismes, il considérait que l’Islam était la religion la plus avancée. Il était aussi fasciné par les grands mystiques du christianisme et citait souvent saint Augustin. »

Aleister Crowley a été très marqué par son père, riche brasseur d’un puritanisme ultra-rigide qui prospérait sur les vices  de ses contemporains. Le jeune Aleister était écoeuré par cette hypocrisie. « Aujourd’hui, il serait sans doute dans une opposition radicale à la société marchande » suppute Stephan Hoebeeck. « Dans les années 40, la télévision n’en était qu’à ses balbutiements mais il pressentait déjà qu’elle allait devenir un outil d’abrutissement des masses très efficace. »

Au-delà de ses excentricités et de ses provocations, Aleister Crowley se voyait comme « l’héritier de la sagesse antique », grecque, chrétienne, alchimique, mais aussi et surtout égyptienne. Son œuvre porte la marque de ces influences incroyablement diverses, mélange d’une érudition traditionnelle forgée à la lecture des philosophes néo-platoniciens, des penseurs mystiques et d’ésotéristes fameux comme le Français Eliphas Levi et de sources que la raison littéraire réprouve telle cette entité, Aiwass, qui lui aurait dicté en 1904, en Egypte, son « Livre de la Loi »…

Face à ces textes à la fois fous et rigoureux, ponctués de calembours sophistiqués, de références ésotériques extraordinairement pointues et de digressions poétiques quasi rimbaldiennes, on imagine sans peine à quoi se heurte le kamikaze décidé à traduire Crowley dans la langue de Descartes. Ce téméraire, c’est Philippe Pissier, spécialiste de l’ésotérisme, musicien, photographe, adepte du mail art un temps persécuté par la Justice et les services postaux, qui s’est attaqué au mage par la face nord en traduisant « Magick »,  deux pavés de près de 800 pages qui ont occupé 25 ans de sa vie et l’on contraint à réapprendre l’anglais.

Comment avez-vous découvert Aleister Crowley ? 

J’ai découvert Crowley au début des années 80 dans une revue aujourd’hui disparue, « Sphinx ». J’ai été aussitôt séduit par ses aspects libertins et psychédéliques avant la lettre. Il préfigure la contre-culture anglo-saxonne, notamment des réalisateurs d’avant-garde comme Kenneth Anger qu’il a directement inspiré et qui a lui-même influencé toute une génération de grands cinéaste, dont Scorsese et David Lynch.  

Crowley a-t-il une place spécifique dans la littérature ?

Dans le monde universitaire anglo-saxon, oui. Ses manuscrits et ses documents personnels sont conservés dans des bibliothèques prestigieuses, à l’Institut  Warburg à Londres et à  l’Université du Texas de Houston. C’est là que l’on puise les textes pour les traductions françaises. Il existe des études universitaires assez sérieuses en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis mais aussi en Italie et en Allemagne. 

A t-il eu une postérité en France ?

Très minoritaire et très underground. Avec un ami, j’ai animé un rituel de l’O.T.O de 1990 à 97 mais qui n’a jamais compté grand monde. De toute façon, il est impossible qu’une mouvance soit lancée en France tant que les œuvres essentielles n’ont pas été publiées. Pour l’instant, les gens ne font que fantasmer sur ce qui est dit sur lui en bien ou en mal. Les ouvrages parus en France sont souvent de troisième ou de quatrième main et jouent sur les cordes les plus sensibles pour faire vendre. 

Par certains côtés, Crowley rappelle Oscar Wilde, un dandy scandaleux…

Oui, il s’inscrit dans cette lignée. Il a d’ailleurs failli aller en prison pour sa bisexualité.

Que cherchait-il à travers la magie ? Etait-ce une vraie quête spirituelle ?

Oui, j’en suis convaincu. Il a vraiment inventé un système très complet qui donne l’impression qu’il voulait créer un tantrisme occidental. Il a séjourné en Inde, étudié dans des temples tantriques et a été initié au yoga assez jeune à Ceylan par son ami Allan Bennett. L’une des assises de son système de réalisation qu’il appelle attainment, c’est le yoga sous ses différentes formes, hata yoga, yoga du souffle, et pratiques méditatives. C’est l’objet de la première partie de « Magick ».  

Le contexte de l’époque où pullulaient les sociétés occultes est très particulier ?

Aleister Crowley a fait ses premières armes dans la Golden Dawn qui grâce au génie syncrétique de son fondateur, McGregor Mathers, disposait d’un système d’une grande cohérence interne. On y retrouvait des enseignements de la Kabbale, des enseignements enochiens, divinatoires, astrologiques…. C’est ce système, synthèse de plusieurs traditions ésotériques, qui est l’origine de renaissance de la magie en Occident au XXe siècle. Sans la Golden Dawn il n’y aurait pas eu Crowley et sans Crowley il n’y aurait pas eu la Golden Dawn puisque c’est lui qui a rendu ses enseignements publics, au moins en partie. Autour de 1900, les Britanniques commencent à découvrir l’Orient notamment grâce aux efforts de Madame Blavatsky, célèbre voyante et occultiste. Parmi ces Britanniques fascinés par l’Orient, certains s’intéressent au tantrisme et, de fil en aiguille, à la magie sexuelle. Les formes de magie sexuelle de Crowley sont des formes de tantrisme adaptées à l’Occident, ni plus ni moins. Aujourd’hui, alors que l’on peut trouver des bouquins sur le yoga tantrique dans toutes les librairies, ça n’a rien d’extraordinaire mais à l’époque ça l’était ! 

Existe-t-il des survivances de la Golden Dawn ?

Bien sûr. Il y eu des schismes, de nouvelles branches, comme souvent dans ce genre de groupes. Beaucoup de groupes dans le monde se réclament de Crowley.




Quel est votre livre favori d’Aleister Crowley ?

J’ai passé 25 ans à traduire « Magick » donc je ne sais pas si c’est encore mon préféré. C’était un travail monstrueux  qui m’a obligé à réapprendre l’anglais et je suis heureux qu’il soit derrière moi. J’adore « Le Livre des Mensonges », à la fois codé et clair, truffé de surprises littéraires avec du codage du sur-codage et des sortes de koan zen. C’est un livre très désorientant. J’aime aussi beaucoup « La Vision et la Voie », un ouvrage très prophétique. En fait, il a écrit sa propre version de l’Apocalypse.  Et il ne se débrouille pas mal du tout dans le style cataclysmique ! Il a eu des visions dans le désert sous mescaline. Le texte a été écrit sous sa dictée par un disciple qui notait les descriptions de ce qu’il voyait. Ce n’est pas un texte littéraire au sens habituel du terme mais il fonctionne très bien. 

Il préfigure les écrits sous mescaline d’Aldous Huxley, l’auteur du « Meilleur des mondes »,  rassemblés dans « Les portes de la Perception »… 

Quand la mescaline a été synthétisée pour la première fois, vers 1910, Crowley a foncé immédiatement aux Etats-Unis pour en ramener.

On a d’ailleurs retrouvé une correspondance entre Aldous Huxley et Crowley. Il existe encore 80 caisses de correspondance de Crowley au Warburg Institute à Londres. Elles n’ont pas été épuisées loin de là…


David Ramasseul


Outre Aleister Crowley, ESH publie des éditions splendides, souvent accompagnées d’un appareil critique passionnant et érudit, de textes ésotériques qui seraient introuvables aujourd’hui sans le travail de Stephan Hoebeeck. Parmi les parutions prochaines, « Les cinq livres des mystères », œuvre du mathématicien, astrologue et conseiller personnel de la reine Elisabeth I, John Dee, rédigée avec le médium Edward Kelly.

mercredi 28 mai 2014

Les historiens, le 11-Septembre et les armées secrètes de Gladio

Lorsque le responsable de la Jérusalem des Terres Froides a commencé à reprendre des articles de sites tels que Mondialisation.ca ou Les 7 du Québec, il appelait ça des « articles faciles » car le copié-coller y est très aisé et que c'est bien moins de troubles que d'écrire un article soi-même. Puis il s'attendait à ce que ces « facilités » soient un peu visité mais pas tant que ça puisqu'ils sont repris d'autres sites bien plus connues et que les internautes n'ont qu'à s'y rendre pour l'exclusivité. Pourtant ces reprises sont fréquemment visités à la JTF, tout particulièrement ce qui se rapporte à l'Ukraine et au risque d'une troisième guerre mondiale.

Mais il y a un autre avantage à faire ces « reprises faciles ». C'est que d'une certaine façon, cela permet une meilleure préservation de ces écrits. Car un site-ouèbe est quelque chose de fragile, et comme le dit la troisième des « règles de Moscou » de la CIA, « la technologie vous laissera toujours tomber ». Nous avons eu un exemple tout récemment avec les difficultés techniques de la section française du Centre de recherches sur la mondialisation, qui entre le 4 mai et il y a quelques jours a été incapable de faire paraître de nouveaux articles. Si le site devait disparaître (ce qui, dans l'absolu, n'est pas impossible), eh bien ici à la JTF on aura la (petite) satisfaction d'en avoir préservé une partie, aussi minime soit-elle. D'ailleurs, la responsable Julie Lévesque nous invite elle-même à partager le contenu, à condition bien sûr de mentionner la source et de conserver tel quel les articles.

L' « article facile » présenté aujourd'hui est d'une importance capitale pour comprendre les dessous de l'après deuxième guerre mondiale et les enjeux contemporains, y compris tout ce qui s'est tramé derrière le 11 septembre 2001 et ce qui se passe aujourd'hui en Ukraine, en Syrie, en Lybie, au Vénézuela et dans le reste du monde. Il s'agit du résumé du livre Les armées secrètes de l'OTAN (Éditions Demi-Lune, 2011) par son auteur, Dr. Daniele Ganser.


---Les historiens, le 11-Septembre et les armées secrètes de Gladio---


Par Dr. Daniele Ganser
Le 22 mai 2014 

Les historiens d’aujourd’hui et de demain font face à un énorme défi : relater les événements du 11 septembre 2001. Ce qu’ils écriront sera enseigné dans les livres d’histoire. Mais que raconteront-ils ? Est-ce Ben Laden qui a envoyé 19 musulmans attaquer par surprise les USA ? Ou bien écriront-ils que l’administration du Président George W. Bush est responsable de l’attaque, soit en la concevant elle-même, soit en la laissant délibérément se produire de façon à générer un choc au sein de la population américaine et à créer un prétexte pour augmenter drastiquement les dépenses militaires et pour attaquer l’Afghanistan et l’Irak ?

J’ai étudié la plupart des données relatives aux événements du 11-Septembre, et je suis convaincu qu’une nouvelle enquête est nécessaire. Mais lorsque j’ai remis en cause la narrative officielle du 11/9 dans mon pays natal, la Suisse, j’ai dû faire face à de vigoureux reproches de la part de nombreuses personnes. On m’a par exemple demandé pourquoi un gouvernement, quel qu’il soit, devrait attaquer sa propre population ou, chose un peu moins criminelle, laisser délibérément un groupe étranger mener une telle attaque ? Tandis que les dictatures brutales comme le régime de Pol Pot au Cambodge, sont connus pour le peu de considération qu’ils portent à la vie et à la dignité de leurs concitoyens, on est amené à penser qu’une démocratie occidentale ne se permettrait jamais un tel abus de pouvoir. Et si des éléments criminels au sein d’une démocratie occidentale, en Amérique du Nord ou en Europe, avaient perpétré un tel crime, les élus ou les médias ne s’en rendraient-ils pas compte et ne le dénonceraient-ils pas ? Est-il concevable que des criminels à l’intérieur d’un gouvernement puissent mener des opérations terroristes contre des citoyens innocents, lesquels soutiennent ce même gouvernement au travers des impôts qu’ils paient tous les ans ?

Est-il possible que personne ne le remarque ? Voilà des questions difficiles, même pour des chercheurs spécialisés dans l’histoire des guerres secrètes. En fait, il existe des exemples historiques de telles opérations menées par des démocraties occidentales. Dans cet article, je ne traiterai pas directement du 11-Septembre, mais plutôt de ce que l’Histoire peut nous apprendre. Je vous propose d’examiner certaines des informations les plus récentes concernant les guerres secrètes durant la Guerre froide. Il existe bel et bien une stratégie militaire secrète qui utilise le terrorisme contre les populations civiles. Cela s’appelle la « stratégie de la tension. » Et une telle stratégie a effectivement été mise en oeuvre par des démocraties occidentales. 

La stratégie de la tension 

Il est sans doute correct de dire que parmi les presque 7 milliards d’êtres humains vivant sur Terre, moins de 1 % a un jour entendu parler de « stratégie de la tension ». Et parmi eux, peu nombreux sont ceux capables d’en citer quelques exemples historiques.

Il s’agit d’une stratégie de l’ombre, connue seulement de quelques militaires et d’officiers des services secrets (et de quelques criminels) qui l’ont mise en place, de quelques officiers de police et de juges qui l’ont combattue, et de certains journalistes et chercheurs qui ont écrit à son sujet.
Fondamentalement, la stratégie de la tension vise à toucher le côté émotionnel des gens et a pour but de répandre au maximum la peur parmi le groupe visé.

La « tension » se réfère à la détresse émotionnelle et à la peur psychologique, alors que « stratégie » correspond à la technique permettant d’amener à cette détresse et à cette peur. Un attentat terroriste dans un lieu public comme une gare, un marché, un car de ramassage scolaire, est un exemple typique de procédé auquel la stratégie de la tension fait appel. Après l’attaque – et c’est là un élément essentiel – les agents secrets qui l’ont commis imputent le crime à leurs opposants politiques en effaçant les preuves ou en en créant de fausses.

Notez bien que l’objectif ultime de la stratégie de la tension n’est pas de tuer ou de blesser des personnes lors d’un attentat terroriste, comme le pensent la plupart des gens. Les cibles sont à la fois l’opposant politique, qu’il faut discréditer par cet attentat, et ceux qui ne sont pas touchés physiquement, mais qui ont connaissance de l’attentat et qui sont amenés à avoir peur pour leur vie et celles de leurs proches.

Étant donné que l’objectif de la stratégie de la tension est de discréditer l’opposant et de créer la peur, les véritables cibles ne sont pas les personnes qui sont tuées, que leur nombre soit de quelques dizaines ou de plusieurs milliers, mais les millions de gens qui ne sont pas atteints physiquement, mais sont plongés dans la détresse émotionnelle.

La stratégie de la tension forme une partie de ce que l’on appelle communément « la guerre psychologique » (Psychological warfare, ou PSYWAR en anglais – NdT). Comme l’indique l’expression, cette forme de guerre ne s’attaque pas aux corps des êtres humains, aux tanks, navires, satellites ou maisons dans le but de les détruire, mais vise les esprits, le psychisme. Laissons de côté le fait que les philosophes, psychologues, neurologues ou théologiens ne sont jamais parvenus à définir complètement ce qu’est l’ « esprit », et partons du principe, dans le cadre de cet article, qu’il s’agit simplement de la capacité humaine à penser et à ressentir. Si des personnes peuvent accéder à nos pensées et à notre ressenti sans que nous le remarquions, elles peuvent exercer un énorme pouvoir sur nous.

Mais si nous nous apercevons que notre psychisme est manipulé au travers d’une guerre psychologique, cette technique perd alors une partie de ses effets.

La guerre psychologique a joué un rôle central dans la Seconde Guerre mondiale et toutes celles qui lui ont succédé. Elle a été utilisée par les commandements américains en Europe, aux Amériques, en Asie, en Australie et en Afrique. On la désigne parfois sous le vocable populaire de « propagande », mais la propagande est seulement une des formes de guerre psychologique. La stratégie de la tension en est une autre, bien moins connue. Le Département américain de la Défense définit la guerre psychologique comme «  l’utilisation planifiée de la propagande et d’autres actions psychologiques dans le but premier d’influencer les opinions, les émotions, les attitudes et les comportements de groupes étrangers hostiles, de manière à contribuer à l’accomplissement d’objectifs nationaux. »[1] 

La guerre psychologique peut prendre des formes très différentes et apparemment sans liens – tracts, affiches ou reportages à la télévision, tous conçus pour formater la pensée et les sentiments du groupe visé. Ou bien, elle peut se manifester sous la forme d’une attaque terroriste menée par des agents secrets et dont on fait porter la responsabilité à un opposant politique.

Inutile de préciser que la stratégie de la tension, version terrorisme, celle qui tue des personnes innocentes, est une forme de guerre psychologique bien plus brutale et radicale que le largage de tracts depuis un avion survolant un territoire ennemi. Mais ces deux formes de guerre psychologique ont en commun le fait de viser l’esprit, les émotions et les pensées des gens.

Je vais maintenant donner quelques exemples historiques de stratégie de la tension ayant utilisé le terrorisme.

À ce jour, les informations les plus pertinentes sur la stratégie de la tension sont sans aucun doute celles provenant d’Italie, où des juges, des parlementaires et des universitaires continuent de mettre en commun leurs efforts pour essayer de comprendre et de détailler cette stratégie secrète. 

Le juge Casson et l’attentat terroriste de Peteano 

Le juge italien Felice Casson a redécouvert cette stratégie lors de son enquête sur plusieurs attaques terroristes survenues en Italie dans les années 1960, 1970 et 1980. D’après Casson, l’affaire la mieux documentée dans laquelle la stratégie de la tension a été utilisée s’est produite dans le village italien de Peteano. C’est là que le 31 mai 1972, trois membres de la police paramilitaire italienne, les Carabinieri, ont été attirés vers une Fiat 500 abandonnée par un appel anonyme et ont été tués lorsqu’ils ont ouvert le coffre du véhicule en déclenchant la bombe qui s’y trouvait.

Pendant des années, cet attentat terroriste a été mis sur le compte des Brigades rouges, une organisation terroriste d’extrême gauche en Italie. Mais lorsque le juge Casson a rouvert cette affaire, il a découvert que c’était en réalité le néofasciste catholique Vincenzo Vinciguerra, un militant anticommuniste, qui avait commis ce crime.

Casson a également découvert, à sa grande surprise, que Vinciguerra n’avait pas opéré seul, mais qu’il avait été protégé par des membres des services secrets militaires italiens, appelés aujourd’hui SISMI (Servizio per le Informazioni e la Sicurezza Militare).[2] 

Le juge Casson a procédé à l’arrestation de Vinciguerra, lequel a confirmé lors de son procès en 1984 qu’il avait été relativement aisé pour lui d’échapper à la justice et de se cacher, étant donné qu’une large portion de l’appareil sécuritaire italien, y compris le SISMI, partageait ses convictions anticommunistes, et avait par conséquent soutenu en silence ces crimes afin de discréditer la gauche italienne et tout particulièrement le Parti communiste (PCI), lequel était relativement fort à l’époque. Après l’attentat à la bombe, Vinciguerra se souvient que « c’est tout un mécanisme qui s’est mis en route… Les carabiniers, le ministre de l’Intérieur, les services de douane, et les services secrets civils et militaires ont accepté de fait les raisons idéologiques derrière cette attaque. »

Casson a mis en évidence le fait qu’au travers de ce crime et d’autres pour lesquels on avait accusé les Brigades rouges – l’ennemi politique par excellence – c’était en fait le Parti communiste italien qui avait été discrédité. Les chefs des services secrets militaires et les politiques ont avancé qu’après ce crime, le “danger communiste” justifiait l’augmentation des dépenses militaires et la réduction des libertés civiles dans l’intérêt de la sécurité de l’État. De cette façon, la stratégie de la tension, comme celle mise en oeuvre par l’acte terroriste de Pataneo, a permis de propager la peur dans toute l’Italie, de discréditer un opposant politique, et de mettre en place des mesures de sécurité conservatrices. Ce fut très efficace, puisque personne ne savait à l’époque que les services secrets étaient derrière cette attaque.[3] 

« En ce qui concerne les services de renseignement, l’attentat de Peteano fait partie de ce qui a été surnommé la stratégie de la tension, » a expliqué le Juge Casson à la BBC lors d’une interview en 1991.

La tension créée à l’intérieur du pays a servi à promouvoir des tendances sociales et politiques extrêmement réactionnaires et conservatrices. Alors que cette stratégie était mise en oeuvre, il était nécessaire de protéger ceux qui étaient effectivement derrière, puisque des preuves les impliquant étaient peu à peu découvertes.

Des témoins ont dissimulé des informations pour couvrir les extrémistes de droite.[4] 

Vinciguerra faisait partie de l’organisation fasciste italienne, Ordine Nuovo (Nouvel Ordre) qui cultivait d’étroites relations avec le SISMI. Un haut membre d’Ordine Nuovo, Clemente Graziani, a affirmé dans un livre paru en 1963, qu’en tant que catholique, il était de son devoir de combattre par tous les moyens les communistes impies, y compris par des opérations de “tension” qui, à première vue peuvent paraitre brutales et immorales. Il expliqua que les communistes s’étaient eux aussi engagés dans des méthodes sales, et que si Ordine Nuovo n’utilisait pas le terrorisme pour les combattre, ils ne seraient jamais vaincus : « le terrorisme a évidemment l’inconvénient de tuer aussi des personnes âgées, des femmes, des enfants, » a fait remarquer Graziani. Il a ajouté que « des opérations de cette nature sont encore considérées comme des crimes méprisables et abjects, et surtout inutiles pour vaincre un conflit. Mais les standards de la guerre révolutionnaire renversent ces principes moraux et humanitaires. Ces formes d’intimidation terroriste sont aujourd’hui considérées non seulement comme acceptables, mais absolument nécessaires. »[5] 

Autres attentats terroristes 

Peteano n’est pas un cas isolé en Italie, mais fait partie d’une longue série d’attentats terroristes qui a débuté en 1969. Le 12 décembre de cette année-là, quatre bombes explosaient sur les places publiques à Rome et Milan, tuant 16 civils innocents et en blessant 80 autres ; la plupart des victimes sont tombées à Milan, Piazza Fontana. Après le massacre, comme le veulent les règles de la stratégie de la tension, les services secrets militaires italiens, le SID, a posé des bombes dans la villa de l’éditeur gauchiste bien connu, Giangiacomo Feltrinelli, de façon à pouvoir accuser de terrorisme les communistes et d’autres membres de l’extrême gauche.[6] Ce n’est que des années plus tard qu’on a appris que Feltrinelli n’avait absolument rien à voir avec ce crime et qu’en réalité, l’extrême droite italienne, dont Ordine Nuovo, avait perpétré ces atrocités dans le but de promouvoir la stratégie de la tension.

Les attentats les plus meurtriers eurent lieu en 1974, environ deux ans après celui de Peteano.

Le 28 mai, une bombe explosait lors d’une manifestation anti-fasciste à Brescia, où s’étaient rassemblées plus de 3000 personnes, tuant 8 personnes et en blessant 102 autres. Pour couvrir les traces des poseurs de bombe d’extrême droite, la place avait été nettoyée au jet d’eau plusieurs heures avant que les magistrats enquêteurs ne puissent se rendre sur la scène de crime pour protéger les preuves. Une commission du Sénat italien a plus tard fait observer que « les enquêtes menées immédiatement après le massacre étaient caractérisées par un tel nombre d’erreurs incroyables que cela laissait sans voix. »[7] Puis, le 4 août, une bombe explosait dans le train express Italicus reliant Rome à Berlin, tuant 12 civils innocents et en blessant 48 autres.

Mais l’attaque la plus meurtrière eut lieu en 1980, un samedi après-midi chaud et ensoleillé qui se trouvait aussi être le premier jour des grandes vacances d’été en Italie. Une explosion massive ravagea la salle d’attente de seconde classe à la gare de Bologne, tuant 85 personnes lors de la déflagration et faisant 200 blessés. 

La raison de ces attaques 

Cette série d’attentats terroristes jeta le discrédit sur les communistes italiens et propagea la terreur parmi la population italienne, étant donné que personne ne savait qui allait être le prochain sur la liste. Il était impossible de protéger l’ensemble des infrastructures de transport, sans parler des places publiques, et il était donc clair pour tous les spécialistes en sécurité de l’époque que les sociétés démocratiques seraient toujours vulnérables à ce genre d’attentats terroristes. « Il fallait s’en prendre aux civils, au peuple, aux femmes, aux enfants, aux anonymes sans lien avec un quelconque jeu politique, » a déclaré le néofasciste Vincenzo Vinciguerra après son arrestation, lorsqu’il détailla la stratégie de la tension à laquelle il avait lui-même participé.

« La raison en est très simple» a-t-il ajouté : « [ces actions] étaient censées forcer les gens, le peuple italien, à se tourner vers l’État pour demander plus de sécurité. C’était la logique politique derrière tous ces massacres et les attentats à la bombe qui restèrent impunis, du fait que l’État ne peut pas s’accuser lui-même, ou se déclarer lui-même responsable pour ce qui s’est passé. »[8] 

Les révélations sur Gladio 

Le juge italien Felice Casson, qui avait redécouvert la stratégie de la tension, voulait savoir pourquoi des individus au sein même du gouvernement et des services secrets italiens avaient soutenu cette stratégie criminelle.

Après l’arrestation de Vinciguerra, le poseur de bombe de Peteano, il décida d’en savoir plus. « Je voulais  faire la lumière sur ces années de mensonges et de mystères, c’est tout.  [Je voulais] que l’Italie, pour une fois, connaisse la vérité. »[9] À l’été 1990, le juge Casson a demandé l’autorisation au premier ministre italien Giulio Andreotti de pouvoir fouiller dans les archives des services secrets militaires (SISMI) à Rome.

Permission lui fut accordée, et Casson fit une découverte sensationnelle : il découvrit que sous le nom de code « Gladio » (glaive), se cachait une armée secrète qui avait été mise en place par les services de renseignement militaires italiens en étroite collaboration avec la CIA dans les années qui avaient suivi la Seconde Guerre mondiale. Cette armée secrète devait fonctionne comme une unité de guérilla en cas d’invasion et d’occupation de l’Italie par l’armée soviétique. Les données mises à jour par Casson indiquaient que cette mystérieuse armée Gladio était liée à l’OTAN et qu’en l’absence d’invasion de la part des Soviétiques, elle semblait avoir manipulé la politique italienne au travers d’un certain nombre d’actions secrètes pendant la guerre froide dans le but d’affaiblir les communistes italiens.

Casson informa par voie confidentielle une commission parlementaire de ses recherches qui allaient bien au-delà de son enquête initiale. Ce fut une surprise totale pour les Sénateurs, et le 2 août 1990, le premier ministre et chef de l’exécutif italien, Giulio Andreotti, ordonna « d’informer le parlement dans les 60 jours à venir au sujet de l’existence, des caractéristiques et des raisons d’être d’une structure parallèle occulte dont on dit qu’elle a opéré au sein de nos services de renseignements militaires, avec l’objectif de conditionner la vie politique du pays. »[10] 

Le 24 octobre 1990, Andreotti remit un rapport de 10 pages intitulé « Ce qu’on appelle le ‘SID parallèle’ –  ou Affaire Gladio » à la Commission d’enquête du Sénat dirigée par le sénateur Gualtieri. Le rapport d’Andreotti confirmait l’existence d’une armée secrète à l’intérieur des services secrets militaires, connue sous le nom de code de “Gladio”. Andreotti ajouta que cette structure existait toujours et était opérationnelle. Ne voulant pas endosser seul toutes les conséquences de ces accusations de conspiration, Andreotti insista le jour même devant le parlement sur le fait que « chacun des chefs de gouvernements avait été mis au courant de l’existence de Gladio. »[11] Cette affirmation mettait notamment en cause l’ex-premier ministre Bettino Craxi (1983-1987) et surtout Francesco Cossiga, un ancien premier ministre (1978 – 1979) qui occupait le poste de président en 1990.

Les hauts magistrats furent obligés de prendre position. Craxi affirma qu’il n’avait pas été informé, jusqu’au moment où il fut confronté à un document sur Gladio portant sa propre signature en tant que premier ministre. Cossiga expliqua qu’il était « fier d’avoir pu garder le secret pendant 45 ans. »[12] 

Dans son rapport, Andreotti confirmait les découvertes de Casson, et expliquait que Gladio était la branche italienne d’une armée secrète “Stay-Behind” mise en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par la CIA et le SIFAR, dans le cadre d’un réseau international de groupes clandestins de résistance dans les pays de l’OTAN, pour combattre une éventuelle invasion soviétique. En cas d’invasion, les armées Stay-Behind devraient organiser un mouvement de résistance et opérer derrière les lignes ennemies. Ces armées étaient supervisées et coordonnées par deux centres top-secret de guerre non conventionnelle de l’OTAN nommés Allied Clandestine Committee (ACC) et Clandestine Planning Committee (CPC).

Andreotti raconta qu’ « une fois constituée cette organisation de résistance secrète, l’Italie était appelée à participer… aux tâches du CCP (Clandestine Planning Committee) fondé en 1959, opérant au sein du SHAPE [Supreme Headquarters Allied Powers Europe,  de l'OTAN]… ; en 1964, les services secrets italiens intégrèrent également l’ACC (Allied Clandestine Committee).[13] 

Ayant à faire face à des protestations acerbes de la presse italienne, Andreotti affirma que les services secrets italiens en général, et les membres de Gladio en particulier, n’avaient rien à voir avec le terrorisme que l’Italie avait subi durant la Guerre froide

Il expliqua que « les individus présélectionnés n’ont pas de casier judiciaire, ne font partie d’aucun mouvement politique et ne participent en aucune manière à un quelconque mouvement extrémiste. »[14] 

Vinciguerra, le poseur de bombe de Peteano, qui s’était trouvé au coeur de la stratégie de la tension, dément ces affirmations. Dès la tenue de son procès en 1984, il avait déclaré : « Avec l’attentat de Peteano et tous ceux qui ont suivi, plus personne ne devrait douter de l’existence d’une structure active et clandestine, capable d’élaborer dans l’ombre une telle stratégie de tueries. Cette structure, » poursuivait-il, « est imbriquée dans les organes mêmes du pouvoir. Il existe en Italie une organisation parallèle aux forces armées, composée de civils et de militaires, et à vocation antisoviétique, c’est-à-dire destinée à organiser la résistance contre une éventuelle occupation du sol italien par l’Armée rouge. » Sans citer le nom de Gladio, Vinciguerra était clairement en train de parler de l’armée secrète, plusieurs années avant que le premier ministre Andreotti confirme son existence. Vinciguerra la décrivit en 1984 comme « une organisation secrète, une super organisation disposant de son propre réseau de communications, d’armes d’explosifs et d’hommes formés pour s’en servir. » Il insista sur le fait que cette « super-organisation, en l’absence d’invasion soviétique, avait reçu de l’OTAN l’ordre de lutter contre un glissement à gauche du pouvoir dans le pays. Et c’est ce qu’ils ont fait, avec le soutien des services secrets de l’État, du pouvoir politique et de l’armée. »[15] 

Les précédents chefs des services de renseignements italiens furent choqués par les révélations du premier ministre Andreotti, qui avait révélé ce que beaucoup considéraient comme l’un des plus grands secrets. Le Général Vito Miceli, chef du Renseignement italien de 1970 à 1974, protesta dans la presse italienne : « J’ai été emprisonné parce que je refusais de révéler l’existence de cette super-organisation secrète, et voilà qu’Andreotti s’amène devant le Parlement et raconte tout ! »[16] 

La presse italienne se montra très critique à propos des révélations sur Gladio et sur le fait que la CIA avait joué un rôle central dans cette opération secrète. Le quotidien La Stampa commenta : « Aucune raison d’État ne peut justifier que l’on entretienne, couvre ou défende une structure militaire secrète composée d’éléments recrutés sur des critères idéologiques – dépendant ou, au minimum, sous l’influence d’une puissance étrangère -, et servent d’instrument pour un combat politique. Il n’y a pas de mot pour qualifier cela, si ce n’est ‘haute trahison’ ou ‘crime contre la Constitution.’ »[17] 

Le parti communiste italien (PCI), convaincu que c’était lui et non des troupes étrangères, qui était la vraie cible des armées Gladio durant toute la période de la Guerre froide, fut particulièrement scandalisé : « Avec ce mystérieux SID parallèle, fomenté pour faire obstacle à un impossible coup d’État de la gauche, nous avons surtout risqué de nous exposer à un coup d’État de la droite… Nous ne pouvons pas croire à cela…, que ce super-SID ait été accepté comme un outil militaire destiné à opérer ‘dans le cas d’une occupation ennemie’. Le seul véritable ennemi est et a toujours été le parti communiste italien, c’est-à-dire un ennemi de l’intérieur. » [18] 

Le rôle de la CIA 

Aux États-Unis, cette affaire a été parfaitement ignorée par les médias. Dans l’un des rares articles traitant du sujet, le Washington Post, titrant « “CIA Organized Secret Army in Western Europe; Paramilitary Force Created to Resist Soviet Occupation” (La CIA organise une armée secrète en Europe de l’Ouest ; des forces paramilitaires créées pour résister à une occupation soviétique), expliquait qu’un officier du renseignement avait, sous couvert d’anonymat, déclaré : « Cette opération concerne uniquement  l’Italie. Nous n’avons aucun contrôle sur elle. S’il y a des allégations selon lesquelles la CIA est impliquée dans des activités terroristes en Italie, elles sont totalement dépourvues de sens. »[19] 

Il est extrêmement difficile de faire des recherches et de clarifier les détails des opérations de stratégie de la tension, car personne n’est prêt à confirmer publiquement qu’un tel a ordonné ceci, ou qu’un autre a participé à une opération terroriste qui a fait des victimes parmi les civils innocents et a jeté l’effroi parmi la population visée avant d’accuser un ennemi politique de l’avoir perpétrée. Si, comme dans le cas de l’Italie, différents services de renseignement sont impliqués, en l’occurrence le SISMI italien et la CIA américaine, alors la tâche devient encore plus ardue, car les services commencent à s’accuser et à se contredire mutuellement.

À la différence de l’officier anonyme du renseignement US cité par le Washington Post qui accusait implicitement les Italiens pour la campagne de terreur subie par leur pays, le chercheur Philip Willan a affirmé que le gouvernement US et sa communauté du renseignement en étaient responsables : « Il est loin d’être aisé de déterminer qui était responsable des décisions au jour le jour quant à la stratégie de la tension. Mais il ne fait pratiquement aucun doute que la responsabilité globale pour cette stratégie repose sur les épaules du gouvernement et des services secrets des États-Unis… Des questions restent à propos de l’adoption de méthode ayant amené à la mort de centaines de victimes innocentes. »[20] 

Lors d’une émission télévisée italienne en 1990, l’amiral Stansfiels Turner, directeur de la CIA entre 1977 et 1981, ne voulut pas confirmer les déclarations de Willan et refusa obstinément de répondre aux questions sur Gladio. Par respect pour les victimes des nombreux massacres, le journaliste italien qui menait l’interview insista pour que Turner clarifie ce qu’était la stratégie de la tension. Turner arracha alors son micro et cria : « j’ai dit, pas de questions sur Gladio ! » et l’interview prit fin.[21] 

Certains officiers de la CIA se sont montrés plus bavards sur les stratégies secrètes durant la Guerre froide et sur les opérations illicites de la CIA. L’un d’eux s’appelle Thomas Polgar, retraité en 1981 après une carrière de 30 ans à la CIA. Questionné sur les armées secrètes de Gladio en Europe, Polgar confirma que les armées secrètes Stay-Behind étaient coordonnées « par une sorte de groupe de planification de guerre non conventionnelle lié à l’OTAN. » Polgar insista sur le fait que « tous les services secrets nationaux avaient été impliqués à un degré ou à un autre, » ajoutant qu’« en Italie dans les années 1970, certaines personnes étaient allées un peu plus loin que la charte définie par l’OTAN. »[22] 

Des membres du Parlement italien décidèrent de creuser davantage. Huit sénateurs, la plupart appartenant au parti démocratique de gauche (PDS pour Partito Democratico della Sinistra), qui avait remplacé l’ancien PCI après l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, poursuivirent leur enquête sur Gladio et la stratégie de la tension.

Sous la présidence du sénateur Giovanni Pellegrini, ils entendirent des témoins, prirent connaissance des documents et présentèrent un rapport de 326 pages en 2000.[23] Les anciens communistes conclurent que pendant la Guerre froide, l’armée secrète Gladio avait, avec la CIA, les services secrets militaires et certains néofascistes italiens, combattu les communistes et les socialistes italiens de peur de trahir l’OTAN « de l’intérieur. » Le rapport expliquait que « ces massacres, ces bombes, ces opérations militaires avaient été organisés, promus, ou soutenus par des hommes à l’intérieur des institutions italiennes, et comme cela a été découvert plus récemment, par des gens liés aux structures de renseignement des États-Unis. »[24] 

D’après les importantes découvertes du Sénat italien, la stratégie de la tension avait donc été mise en oeuvre par des membres appartenant aussi bien aux communautés de sécurité nationale italiennes qu’américaines, dont la CIA et le SISMI, qui avaient établi des liens avec des extrémistes pour poser les bombes. Le Général Giandelio Maletti, ancien chef des services de contre-espionnage italiens, l’a confirmé en mars 2001, quelques mois seulement avant les attentats terroristes du 11 septembre 2001.

Lors d’un procès contre des membres d’extrême droite accusés d’être impliqués dans le massacre en 1969 de Piazza Fontana à Milan, le Général Maletti a déclaré : « La CIA, appliquant les directives de son gouvernement, voulait créer un nationalisme italien capable de stopper ce qu’elle voyait comme un glissement à gauche, et pour cette raison, elle peut avoir utilisé le terrorisme d’extrême droite… L’impression générale était que les Américains étaient prêts à tout pour arrêter le glissement de l’Italie à gauche. » Et il a ajouté : « N’oubliez pas que Nixon était au pouvoir et que c’était un homme étrange, un politicien très intelligent, mais aussi quelqu’un qui prenait des initiatives peu orthodoxes. »[25] 

Enquêtes aux États-Unis 

Aux États-Unis, mis à part le travail souvent ignoré et pourtant important de Jeffrey Mackenzie Bale[26], il n’y a eu pratiquement aucunes recherches au sujet des opérations de stratégie de la tension en Italie sponsorisées par les USA. Arthur Rowse, un ancien employé du Washington Post, est l’un des autres rares Américains à avoir parlé de ce phénomène. Dans la conclusion d’un de ses précieux articles, il dressait les “leçons de Gladio” dans ces termes : « Aussi longtemps que le public américain restera dans l’ignorance de ce chapitre noir des relations étrangères américaines, les agences qui en sont responsables ne subiront que peu de pression pour modifier leurs méthodes. » Il ajoutait : « La fin de la Guerre froide… a changé peu de choses à Washington. Les USA… attendent toujours un véritable débat national sur la fin, les moyens et les coûts de notre politique nationale de sécurité. »[27] 

La découverte en Italie des armées Stay-Behind de l’OTAN en 1990 et le débat qui s’en est suivi sur la stratégie de la tension eut des implications internationales importantes. Alors que le détail de cette opération émergeait, le Timesde Londres conclut que « cette histoire semble sortie tout droit d’un roman policier. »[28] Pendant un bref instant, le public a pu entrevoir le monde secret du terrorisme, les mensonges, les opérations secrètes [cover-ups]. La presse britannique conclut que « Gladio, avec sa stratégie de la tension, était l’un des secrets politico-militaires les mieux gardés et les plus néfastes depuis la Seconde Guerre mondiale. »[29] 

La réponse de l’OTAN 

En révélant que l’OTAN coordonnait le réseau international secret dont Gladio était seulement l’une des branches, Andreotti avait mis une grosse pression sur le quartier général de l’OTAN en Belgique. Mes recherches ultérieures ont confirmé que des armées secrètes Stay-Behind ont existé dans tous les pays d’Europe de l’Ouest, opérant sous différents noms de code : au Danemark “Absalon“, en Allemagne “TD BDJ“, en Grèce “LOK“, au Luxembourg “Stay-Behind“, aux Pays-Bas “I&O“, en Norvège “ROC,” au Portugal “Aginter,” en Suisse “P26,” en Turquie “Counter-Guerrilla,” et en Autriche “OWSGV.”[30] 

L’OTAN, la plus grande alliance militaire au monde, réagit de manière confuse aux révélations sur ce réseau secret, en diffusant deux commentaires contradictoires. Le 5 novembre 1990, après presque un mois de silence, l’OTAN nia catégoriquement les allégations d’Andreotti au sujet de l’implication de l’OTAN dans l’opération Gladio et ses armées secrètes. Jean Marcotta, porte-parole sénior de l’OTAN, déclara depuis le quartier général de l’OTAN à Mons en Belgique, que « l’OTAN n’a jamais considéré la guérilla ou les opérations clandestines ; elle s’est toujours occupée d’affaires militaires et de la défense des frontières alliées. »[31]  Pourtant, le 6 novembre 1990, un autre porte-parole de l’OTAN expliqua que le démenti de l’OTAN formulé les jours précédents était faux. Par la suite, l’OTAN se contenta d’un court communiqué à l’adresse des journalistes, expliquant que l’OTAN ne faisait pas de commentaires sur des affaires relevant du secret militaire et que Marcotta n’aurait rien dû dire du tout.[32] La presse internationale protesta contre les politiques malsaines de relations publiques de l’alliance militaire, et un journal britannique écrivit : « Alors que le continent subit choc après choc, un porte-parole de l’OTAN formule un démenti : ‘’aucune connaissance de Gladio ou de Stay-Behind’’. Puis, un communiqué de sept mots annonça que ce démenti était “incorrect”, sans en dire plus. »[33] 

Afin de clarifier la position de l’OTAN, j’ai appelé leur Bureau de la Sécurité où Isabelle Jacob m’a informé qu’il était peu probable que quiconque réponde à des questions sensibles sur Gladio, et m’a conseillé de coucher par écrit ces questions et de les leur faire parvenir par mon ambassade. La mission suisse de l’OTAN à Bruxelles fit alors suivre mes questions sur Gladio à l’OTAN, l’une d’elles étant : « Pourquoi le porte-parole sénior de l’OTAN, Marcotta, a-t-il démenti catégoriquement le 5 novembre 1990 toute connexion entre l’OTAN et Gladio, tandis que le 7 novembre, un autre porte-parole de l’OTAN affirmait que la déclaration formulée par Marcotta deux jours auparavant était fausse ?»

En mai 2001, le chef du service de presse et des services médias de l’OTAN, Lee McClenny, se fendit d’un simple démenti : « Je ne suis pas au courant qu’un lien quelconque entre l’OTAN et l’Opération Gladio’. De plus, je ne trouve aucun document indiquant que quelqu’un du nom de Jean Marcotta ait été un porte-parole de l’OTAN. »[34] 

Mais en coulisses, l’OTAN fut forcée de communiquer plus ouvertement sur cette affaire sensible de Gladio, comme le révèlent d’autres sources. Après la débâcle des communiqués publics, le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, briefa à huis clos les différents ambassadeurs de l’OTAN sur Stay-Behind, le 7 novembre 1990. Un article paru dans la presse espagnole, commentait ce briefing : « Le SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers Europe) qui est l’organe dirigeant de l’appareil militaire de l’OTAN, a coordonné les actions de Gladio, d’après les révélations du Secrétaire général Manfred Wörner lors d’une réunion avec les ambassadeurs de l’OTAN des 16 nations alliées. »

L’article ajoutait que « Wörner avait, semble-t-il, demandé plus de temps, de façon à pouvoir mener une enquête sur la fameuse déclaration “aucune connaissance” » formulée par l’OTAN la veille. « Ces précisions ont été présentées à l’occasion de la réunion du Conseil Atlantique au niveau des ambassadeurs, qui, selon certaines sources, se tint le 7 novembre. »[35] 

Selon ce même article, Manfred Wörner, le secrétaire général de l’OTAN, avait lui-même été briefé par un officier de haut rang de l’OTAN en Europe, le général américain John Galvin, suppléant du Commandant suprême des forces alliées en Europe (Supreme Allied Commander Europe, ou SACEUR).

Au cours de cette réunion à huis clos, le secrétaire général de l’OTAN expliqua que le militaire en question – autrement dit le général John Galvin, Commandant suprême des forces alliées en Europe -, avait indiqué que le SHAPE coordonnait les opérations de Gladio.

À partir de ce moment-là, la position officielle de l’OTAN fut de ne plus commenter des secrets officiels.[36] 

L’OTAN n’a jamais fait de commentaires publics sur la stratégie de la tension, ou sur le fait que des plans ou du personnel de l’OTAN aient été impliqués, et n’a divulgué aucun autre détail sur les armées secrètes. « Étant donné qu’il s’agit d’une organisation secrète, je ne m’attends pas à ce qu’il soit répondu à beaucoup de questions, même si la Guerre froide est terminée, » a déclaré à la presse un diplomate de l’OTAN, qui a insisté pour rester anonyme. «S’il existait le moindre lien avec des organisations terroristes, ce genre d’information serait enterrée très profondément. Sinon, qu’y a-t-il de mal à prendre des précautions pour organiser la résistance si vous pensez que les Soviétiques pourraient attaquer ? »[37] 

Ce refus de commenter de la part de l’OTAN ne fut pas du goût du parlement européen, lequel dans une résolution spéciale sur les armées secrètes et la stratégie de la tension, déclara sèchement que « ces organisations opèrent et continuent d’opérer en dehors de tout cadre légal, et ne sont soumises à aucun contrôle parlementaire. »

Le parlement écrivit ensuite qu’il « appell[ait] à une enquête complète sur la nature, la structure, les objectifs et tous les autres aspects de ces organisations clandestines. » Une telle enquête ne vit cependant jamais le jour, du fait qu’aussi bien l’OTAN que ses États membres étaient préoccupés par les problèmes qu’une telle enquête pourrait créer. Pourtant le parlement européen déclara clairement qu’il « protestait vigoureusement contre les déclarations de certains officiers américains de SHAPE et de l’OTAN à propos de leur droit d’encourager l’établissement en Europe d’un service secret clandestin et d’un réseau opérationnel. » Et les choses en restèrent là.[38] 

En France 

Comme nous l’avons mentionné, l’Italie ne fut pas le seul pays où des réseaux Stay-Behind furent impliqués dans des opérations de stratégie de la tension. Des opérations terroristes contre la population civile eurent lieu également en Belgique, en Turquie et en Grèce. Comme en Italie, les armées secrètes ont été formées et équipées par la CIA et son homologue britannique, le MI6, et ont opéré comme une branche secrète des services secrets militaires du pays. Les opérations dans ces trois pays sont détaillées dans mon livre « Les armées secrètes de l’OTAN »[39] Dans le présent article, je n’ai la place que pour une brève discussion sur les opérations en France. Les révélations du premier ministre italien Giulio Andreotti prirent par surprise François Mittérrand, le président socialiste français de 1981 à 1995.  Alors qu’il était interrogé par la presse française en 1990, Mitterrand tenta de se distancier de l’affaire des armées secrètes en France, affirmant qu’elles avaient été dissoutes depuis longtemps. Il a notamment déclaré : « Lorsque je suis arrivé, il n’y avait plus grand-chose à dissoudre. Juste quelques vestiges, dont j’ai appris l’existence avec étonnement, car tout le monde avait oublié de m’en parler. »[40] 

Mais le premier ministre italien Andreotti ne parut pas apprécier particulièrement la manière dont la Grande Nation [en français dans le texte – NdT] essayait de minimiser son rôle dans le complot Stay-Behind. Il déclara sans ambages à la presse que l’armée secrète en France, loin d’avoir été dissoute depuis longtemps, avait récemment – le 24 octobre 1990 – envoyé des représentants à une réunion secrète au comité d’Allied Clandestine Committee(ACC) de l’OTAN sur Stay-Behind à Bruxelles. Lorsque ces allégations furent confirmées, cela créa un embarras certain à Paris. Mitterrand se refusa alors à tout commentaire.

Un officier de la CIA à la retraite, Edward Barnes, qui avait travaillé en France durant la 4e république avant de quitter le pays en 1956, voulut apporter plus de précisions. Barnes expliqua qu’alors que la menace d’un parti communiste fort persistait en France, les services secrets militaires (SDECE, pour Service de Documentation extérieure et de Contre-Espionnage), sous la direction d’Henri Alexis Ribière, mit sur pied une armée secrète anticommuniste. « Il y avait probablement beaucoup de Français qui voulaient être prêts si quelque chose se produisait, » indiqua Barnes. Se rappelant son propre travail en France, il expliqua que l’invasion soviétique était la première raison d’être de l’armée secrète française, mais que la promotion d’activités politiques anticommunistes dans le pays « pourrait avoir constitué une deuxième motivation. »[41] 

Actions terroristes en Algérie 

Au début des années 1960, une grande partie de l’armée française et des services secrets commencèrent à désapprouver fortement l’intention du président Charles de Gaulle de permettre à l’Algérie, une ancienne colonie, de devenir indépendante. L’armée secrète, percevant De Gaulle comme un ennemi, s’engagea d’évidence dans des opérations de stratégie de la tension contre ce projet. Certaines “actions terroristes” contre De Gaulle et son plan de paix pour l’Algérie furent menées par des groupes qui incluaient “un nombre limité d’individus” du réseau Stay-Behind français, comme l’admit en 1990 l’amiral Pierre Lacoste, ex-directeur des services de renseignements français (DGSE, ancien SDECE). Lacoste, qui a démissionné en 1985 après que la DGSE eut fait exploser le Rainbow Warrior, le navire de Greenpeace alors que celui-ci protestait contre les essais nucléaires dans le Pacifique, a déclaré que malgré ses liens avec le terrorisme, le programme Stay-Behind en France était justifié par les éventuels plans d’invasion soviétique.[42] 

Un des promoteurs des techniques de terreur de la stratégie de la tension était Yves Guerin-Serac, un militant catholique anticommuniste. C’était un spécialiste de la guerre de l’ombre, il avait servi en Corée, au Vietnam et (en tant que membre de la 11e demi-brigade parachutiste de choc), pendant la guerre d’Algérie. L’écrivain et spécialiste des services secrets français, Roger Faligot, appelait cette unité « le fer de lance de la guerre clandestine en Algérie entre 1954 et 1962. »[43] En 1954, environ 300 hommes appartenant à cette unité spéciale avaient débarqué en Algérie. La plupart avaient une grande expérience des opérations secrètes et de la guérilla, puisqu’ils arrivaient directement du Vietnam après que la défaite de la France lors de la bataille de Diên Biên Phu ait mis fin aux velléités de la France de recoloniser ce pays. La mission de Serac et de ses collègues était parfaitement claire : abattre le Front le Libération algérien (FLN) en Afrique du Nord par tous les moyens, après les humiliantes défaites de la Seconde Guerre mondiale et du Vietnam. Ces efforts incluaient l’appel à des opérations de stratégie de la tension visant à discréditer le mouvement de libération algérien.

Après la défaite de la France et la déclaration d’indépendance de l’Algérie en 1962, la guerre secrète ne prit pas fin pour Guerin-Serac, qui tout comme un certain nombre d’autres officiers, se sentaient trahis par le gouvernement français et décidèrent de continuer leur guerre secrète.

Serac savait exactement comment mener des opérations de stratégie de la tension pour discréditer les communistes et les membres des mouvements de libération tout autour du globe. Dans un texte de novembre 1969, « Notre activité politique », Serac et d’autres officiers soulignèrent le fait qu’ils avaient dû infiltrer l’ennemi, et perpétrer des atrocités en son nom. Ils écrivaient : « La première phase de notre activité politique consiste à créer le chaos dans toutes les structures du régime… La destruction de l’État démocratique doit s’opérer autant que possible sous couvert d’activités communistes et prochinoises… De plus, nous avons des gens infiltrés dans ces groupes et évidemment, nous devons adapter nos actions à l’esprit de ce milieu – par la propagande et des actions d’un genre qui semble émaner de nos adversaires communistes… Cela créera un sentiment d’hostilité envers ceux qui menacent la sécurité dans chacun de ces pays, et nous devons en même temps nous dresser comme les défenseurs des citoyens contre la désintégration qu’apportent le terrorisme et la subversion. »[44] 

Le juge italien Guido Salvini, qui a enquêté sur la stratégie de la tension, a montré que Serac avait effectivement mené à bien ses plans de stratégie de la tension. Il écrivit : « En 1975, le groupe Guerin-Serac, avec l’Américain Salby et des militants d’extrême droite français, italiens et espagnols, organisèrent une série d’attentats à la bombe… Les bombes visaient les ambassades algériennes dans différents pays, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Grande-Bretagne… En réalité, ces attentats étaient l’oeuvre du groupe de Guerin-Serac, qui montrait par là ses grandes facultés de camouflage et d’infiltration… La bombe posée devant l’ambassade algérienne à Frankfort n’explosa pas, et fut méticuleusement analysée par la police allemande… Il faut noter la particulière complexité de fabrication de cette bombe. Elle contenait du C4, un explosif utilisé exclusivement par les forces US qui n’a jamais été utilisé dans aucun attentat par des anarchistes. »[45] 

Ces révélations sur Guerin-Serac ainsi que leurs propres affirmations fournissent des preuves évidentes que les armées secrètes en Europe de l’Ouest ont utilisé le terrorisme et tué des civils innocents pour mener à bien leurs objectifs politiques. Ces armées secrètes, comme nous l’avons vu, opéraient sous la supervision de la CIA et de l’OTAN, c’est-à-dire sous le contrôle d’agents militaire et de renseignement américain.

Mais revenons à la question des opérations de stratégie de la tension aux USA. 

Aux États-Unis 

Aux États-Unis, la stratégie de la tension fut largement prônée au début des années 1960 par les plus hauts gradés du Pentagone – le général Lyman Lemnitzer, Chef d’état-major interarmes -, comme moyen de convaincre l’opinion publique américaine de la nécessité d’envahir Cuba et de renverser Fidel Castro. Lemnitzer, qui mourut en 1988, était l’un des officiers de haut rang envoyés par les USA pour négocier la reddition de l’Italie en 1943 et celle de l’Allemagne en 1945. Après avoir combattu en Corée, il devint en 1960 chef d’état-major interarmes. Après le fiasco de la CIA lors de la tentative d’invasion de la Baie des Cochons en 1961, les plus hauts dirigeants du Pentagone, dont Lemnitzer, avancèrent que les techniques de stratégie de la tension devaient être utilisées contre la population américaine afin de créer un prétexte pour entrer en guerre. Sous le nom d’ « Opération Northwood », ils mirent au point un ensemble d’opérations combinées de stratégie de la tension visant à choquer l’opinion publique US et à discréditer Fidel Castro.

À cette époque, le président John F. Kennedy et son ministre de la Défense, Robert McNamara, s’opposèrent à de telles actions, qui impliquaient la mort de citoyens américains et la manipulation sur une vaste échelle de la population américaine. Le plan de Lemnitzer fut ainsi rangé dans les tiroirs.[46] 

Comme pour la plupart des opérations de stratégie de la tension, il se passa de nombreuses années avant que l’opinion publique n’ait connaissance de l’Opération Northwood. C’est grâce au remarquable chercheur américain James Bamford que les documents sur l’opération top secrète Northwood furent portés à la connaissance du public en avril 2001, quelques mois seulement avant les attentats terroristes du 11-Septembre, lorsque Bamford publia son livre : Body of Secrets: An Anatomy of the Ultra Secret National Security Agency. Cela se produisit donc 40 ans après que les plans de Northwoods aient été classés « top-secret » par le Pentagone. Les documents originaux sont désormais accessibles en ligne.[47] 

Les documents sur l’opération Northwoods détaillent comment le Pentagone avait planifié ses opérations de stratégie de la tension. Parmi ces actions, les officiers US suggéraient, de développer une fausse « campagne de terrorisme cubain dans la zone de Miami et dans d’autres villes de Floride, et même à Washington », de simuler une attaque par l’aviation cubaine contre un avion de ligne, de « couler un bateau de réfugiés cubains (réel ou simulé) », de concocter un incident « Remember the Maine » en faisant exploser un navire américain dans les eaux territoriales cubaines et d’accuser Cuba de sabotage.

Depuis que Bamford a publié ces documents sur l’Opération Northwoods, ceux qui s’intéressent à la stratégie de la tension se demandent jusqu’où certains groupes radicaux au sein du Pentagone étaient prêts à aller et quelles étaient les chances pour que le peuple américain ou ceux des autres pays découvrent ou parviennent à stopper de tels plans. Bamford pose notamment la question de savoir si l’Opération Northwoods était le plan le plus démoniaque jamais conçu par le gouvernement US, ou si l’incident du golfe de Tonkin en 1964 – qui précipita l’entrée en guerre des USA au Vietnam, laquelle se solda par la mort de 56 000 soldats américains et de 3 millions de Vietnamiens – avait constitué un exemple typique d’opération de stratégie de la tension élaborée et mise en oeuvre par le Pentagone.

« À la lumière des documents sur l’Opération Northwoods, » conclut Bamford, « il est clair que le fait de tromper la population et de fabriquer des guerres pour y envoyer des Américains se faire tuer constituait une politique standard et approuvée par les plus hauts niveaux de dirigeants au Pentagone. »[48] 

Conclusion 

Les deux principaux arguments contre l’idée que les attentats du 11-Septembre ont été menés par le gouvernement US et son armée ne sont que des a priori. L’un est que les gouvernements de pays occidentaux civilisés en général, et le gouvernement US en particulier ne feraient jamais une chose aussi horrible. L’autre est que si les attentats du 11/9 avaient été perpétrés par des forces internes au gouvernement des États-Unis, cela n’aura pas pu rester secret aussi longtemps.

Les informations contenues dans cet article montrent que ces deux a priori sont tout à fait discutables. 


Daniele Ganser

Journal of 9/11 Studies Volume 39, mai 2014
(Titre original : La « stratégie de la tension » dans l’après Guerre froide)
http://www.journalof911studies.com/resources/2014GanserVol39May.pdf

Traduction GV pour IlFattoQuotidiano.fr

* * *


Note de l’éditeur :


L’objectif du Journal of 9/11 Studies est de publier les travaux de recherche et les analyses permettant de faire la lumière sur les événements du 11-Septembre. Par principe, nous publions seulement des articles inédits, mais il arrive que nous trouvions justifié de republier un article déjà paru. C’est le cas ici. Cet article est en effet extrait, avec certaines modifications autorisées par l’auteur, et l’éditeur, du livre de David Ray Griffin et Peter Dale Scott, “9/11 and American Empire: Intellectuals Speak Out”, Vol. 1 (Olive Branch Press, 2006). 

Daniele Ganser est un chercheur spécialiste de l’Opération Gladio, laquelle est selon nous cruciale pour bien comprendre le 11-Septembre et la Guerre globale contre la Terreur. (Voir son livre « Les armées secrètes de l’OTAN : Réseaux Stay-Behind, Gladio et terrorisme en Europe de l’Ouest, Editions Demi-Lune, 2007). En plus de faire la lumière sur les méthodes de terreur et de manipulation qui ont eu cours en Occident, cet article du Dr. Ganser, republié ici, offre des réponses intéressantes à deux des principales objections souvent opposées à ceux qui contestent la version officielle du 11-Septembre, à savoir : « Il est certain qu’aucun gouvernement occidental ne perpètrerait un tel crime contre sa propre population, » et « Quelqu’un aurait parlé. »

Le Dr. Ganser dirige l’institut suisse pour la Paix et la recherche sur l’énergie, à Bale, et est membre du 9/11 Consensus Panel : http://www.consensus911.org/ 


Notes de l’auteur :
 
  1. Wikipedia, “Guerre psychologique”, http://fr.wikipedia.org/wiki/Guerre_psychologique.
  2. En Italie durant la Guerre froide, les services secrets militaires ont été impliqués dans nombre d’opérations secrètes qui, lorsqu’elles ont été découvertes par la population, ont déclenché des protestations publiques, lesquelles ont forcé les services de renseignement à changer de nom. Créés le 30 mars 1949, soit 4 ans après la défaite de l’Italie dans la Seconde Guerre mondiale, et quelques jours seulement avant que l’Italie ne devienne un membre fondateur de l’OTAN, les services secrets militaires prirent le nom de SIFAR (Servizio Informazioni delle Forze Armate), puis SID (Servizio Informazione Difesa) de 1965 à 1977, avant d’adopter son appellation actuelle,  SISMI (Servizio per le Informazioni e la Sicurezza Militare).
  3. Hugh O’Shaughnessy, “Gladio: Europe’s Best Kept Secret,” The Observer, 7 juin 1992. Shaughnesssy écrit : «C’étaient des agents qui devaient “rester derrière” (‘stay behind’) au cas où l’Armée rouge envahissait l’Europe de l’Ouest. Mais dans certains pays, ce réseau qui avait été mis en place avec les meilleures intentions a dégénéré en groupes terroristes prônant l’agitation politique d’extrême droite. »
  4. Newsnight, BBC1, 4 avril 1991
  5. Cité dans « Sénat de la République italienne : Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme en Italie et sur les causes de l’échec dans l’arrestation des responsables des tragédies : le terrorisme, les tragédies et le contexte politico-historique. » (Rome : rédigé par le président de la Commission, le sénateur Giovanni Pellegrin, 1995), p 261.
  6. Sénat de la république, p 157.
  7. Sénat de la république, p 220.
  8. Newsnight, BBC1, 4 avril 1991
  9. Observer, 18 novembre 1990.
  10. Mario Coglitore, ed., La Notte dei Gladiatori. Omissioni e silenzi della Repubblica (Padoue, 1992) p 131.
  11. Leo Müller, Gladio: Das Erbe des Kalten Krieges: Der NATO- Geheimbund und sein deutscher Vorläufer(Hamburg: Rowohlt, 1991) p. 27.
  12. Reuters, 12 novembre 1990.
  13. Franco Ferraresi, “A Secret Structure Codenamed Gladio,” Italian Politics: A Review, 1992: p. 30. Ferraresi cite directement le document qu’Andreotti a remis à la Commission parlementaire. Le quotidien italien L’Unità l’a publié dans une édition spéciale du 14 novembre 1990. Il figure également dans le livre de Jean Francois Brozzu-Gentile, L’affaire Gladio (Paris: Editions Albin Michel, 1994).
  14. Ferraresi p. 31, citant directement le document d’Andreotti.
  15. Ed Vulliamy, “Secret Agents, Freemasons, Fascists… and a Top-level Campaign of Political ‘Destabilisation’: ‘Strategy of Tension’ That Brought Carnage and Cover-up,” Guardian, 5 décembre 1990.
  16. Dans le magazine politique italien, Europeo, 16 novembre 1990. Miceli a effectivement été condamné à une peine de prison dans les années 1970 et a passé 6 mois dans un hôpital militaire. En 1974, le magistrat enquêteur, Giovanni Tamburino, au cours de ses investigations sur le terrorisme d’extrême droite en Italie, avait pris l’initiative inédite d’arrêter le général Miceli en l’accusant d’avoir « promu, mis en oeuvre et organisé, avec d’autres, une association secrète mêlant militaires et civiles et visant à provoquer une insurrection armée afin d’amener des modifications illégales de la Constitution de l’État et à la forme de gouvernement. » (Voir aussi le magazine politique britannique Statewatch, janvier 1991). Lors de son procès en novembre 1974, Miceli, auparavant responsable du Bureau de sécurité de l’OTAN, confirma avec nervosité qu’une unité spéciale avait bien existé au sein des services secrets militaires, le SID, mais que ce n’était pas lui qu’il fallait blâmer : ‘’Un super-SID sous mes ordres ? Bien sûr ! Mais je ne l’ai pas moi-même organisé pour faire un coup d’État. C’étaient les États-Unis et l’OTAN qui m’ont demandé de le faire ! » (Voir aussi Brozzu-Gentile, p. 105.) C’était vers la fin de sa carrière dans les services secrets militaires italiens. Après avoir purgé sa peine de prison, il devint parlementaire en 1976 et bénéficia pour le restant de sa vie de l’immunité parlementaire en tant que député fasciste du Movimento Sociale Italiano (MSI). Réélu par deux fois, il démissionna en 1987 à cause d’une maladie et mourut trois ans plus tard.
  17. Cité dans Ferraresi, p. 31.
  18. Norberto Bobbio, cité dans Ferraresi, p. 32.
  19. Washington Post, 14 novembre 1990. Le seul autre article du Post qui comporte le mot-clef “Gladio” fut publié le 8 août 1993. La comparaison avec les 39 articles sur Gladio parus dans le journal britannique Guardianmontre bien la pauvreté de la couverture médiatique de Gladio aux États-Unis.
  20. Philip P. Willan, Puppetmasters: The Political Use of Terrorism in Italy (Londres: Constable, 1991) p. 28.
  21. Independent, 1er décembre 1990.
  22. Jonathan Kwitny, “The CIA’s Secret Armies in Europe,” Nation, 6 avril 1992: p. 445.
  23. Sénat de la République italienne : Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme en Italie et sur les causes de l’échec dans l’arrestation des responsables des tragédies : tragédies et terrorisme dans l’Italie de l’après-guerre à 1974. Rapport du Groupe démocratique de gauche, l’Ulivo (Rome, juin 2000). Cité dans « Le rapport de l’an 2000 du Sénat italien sur Gladio et les massacres.”
  24. Cité dans Philip Willan: “US ‘Supported Anti-left Terror in Italy.’ Le rapport affirme que Washington a utilisé la stratégie de la tension durant la Guerre froide pour stabiliser le Centre-Droit, Guardian, 24 juin 2000.
  25. Philip Willan, “Terrorists ‘Helped by CIA’ to Stop Rise of Left in Italy,” Guardian, 26 mars 2001. Willan, un expert des actions secrètes américaines en Italie, a publié le remarquable ouvrage Puppetmasters (Voir note 24).
  26. Jeffrey Mackenzie Bale, “The ‘Black’ Terrorist International: Neo-Fascist Paramilitary Networks and the ‘Strategy of Tension’ in Italy, 1968–1974” (Ann Arbor, Mich.: UMI Dissertation Services, 1996).
  27. Arthur Rowse, “Gladio: The Secret US War to Subvert Italian Democracy,” Covert Action Quarterly p. 49 (été 1994).
  28. Times (Londres) 19 novembre 1990.
  29. Observer, 18 novembre 1990.
  30. Voir Daniele Ganser, “Les armées secrètes de l’OTAN”, Demi-Lune, 2007.
  31. European, 9 novembre 1990.
  32. European, 9 novembre 1990. Il semble que le représentant de l’OTAN qui a émis ce correctif soit Robert Stratford. Cf. Regine Igel, Andreotti: Politik zwischen Geheimdienst und Mafia (Munich: Herbig Verlag, 1997) p. 343.
  33. Observer, 18 novembre 1990.
  34. Lettre de Lee McClenny, resp. des relations presse de l’OTAN, à l’auteur, datée du 2 mai 2001.
  35. Gladio. Un misterio de la guerra fria. La trama secreta coordinada por mandos de la Alianza Atlantica comienza a salir a la luz tras cuatro decadas de actividad,” El País, 26 novembre 1990.
  36. El País.
  37. Reuters News Service, 15 novembre 1990.
  38. Débats au Parlement européen (transcriptions officielles), 22 novembre 1990.
  39. Voir note 31.
  40. Cité dans Brozzu-Gentile, p. 141. Egalement par Associated Press, p. 13, novembre 1990.
  41. Kwitny, “The CIA’s Secret Armies in Europe”, pp. 446, 447.
  42. Kwitny.
  43. Roger Faligot et Pascal Krop, La Piscine: Les Services Secrets Français 1944–1984 (Paris: Editions du Seuil, 1985), p. 165.
  44. Cité dans Stuart Christie, Stefano Delle Chiaie (Londres: Anarchy Publications, 1984) p. 32. Également dansLobster (octobre 1989), p.18. Ce document aurait été trouvé dans l’ancien bureau de Guerin-Serac après la révolution portugaise de 1974.
  45. Commission d’enquête parlementaire sur le terrorisme en Italie et sur les causes de l’échec dans l’arrestation des responsables des tragédies. 9e session, 12 février 1997 (www.senato.it/parlam/bicam/terror/stenografici/steno9.htm).
  46. Après avoir refusé le plan de Lemnitzer, Kennedy l’envoya en Europe au poste de Commandant suprême des forces alliées de l’OTAN de janvier 1963 à juillet 1969. Il fut remplacé par le général Andrew Goodpaster, qui occupa le poste de SACEUR de 1969 à 1974, c’est-à-dire pendant les années au cours desquelles les opérations terroristes eurent lieu en Italie.
  47. Sur la homepage de la National Security Archive à www.gwu.edu/~nsarchiv/news/20010430.
  48. James Bamford, Body of Secrets: Anatomy of the Ultra-Secret National Security Agency (New York: Anchor Books, 2002), p. 91.

Les différents paradigmes de la magie

Aujourd'hui le responsable de la Jérusalem des Terres Froides vous revient avec son dada magique, en vous présentant l'un des textes qu'il considère des plus importants à lire pour quiconque s'intéresse à ce sujet. Il s'agit d'un nouvel extrait de cet auteur incontournable qu'est Frater U.'.D.'., un habitué de la JTF, et cette fois, cela ne provient pas du petit livre-synthèse Where Do Demons Lives ? Everything You Want to Know About Magic, mais plutôt de son grand classique High Magic. Theory and Practice, premier volume (tous deux référencés dans la bibliographie du site). Ce qui vous est présenté ci-dessous est le trentième chapitre du bouquin, les pages 373 à 387, ayant pour titre The different paradigms of magic. Merci et bonne lecture.


---The Different Paradigms of Magic---


In magic, we work with a number of magical objects, use words such as "charge" and "uncharge", and talk about things such as "storing" power.

In order to understand such concepts better, it would be a good idea to first take a look at the various models of magic of the past and present, especially since this will also play a significant role when we later discuss the use of talismans and information or cyber magic. When reading the following, please keep in mind that the categories listed here are merely meant to help illustrate our point and rarely occur in the simplified, pure form stated here - a mixture of the various forms is generally the rule.


The Spirit Model


Surely the oldest paradigm of magic is the spirit model. With this model, we assume the existence of real supernatural beings (spirits, demons, helpers, etc.) and the magician can communicate with them, get to know them, become friends with them, or submit to them as their servant. Here, the magician acts as a mediator between life on earth, or everyday reality, and the world beyond. This model is still characteristic of all types of shamanism, and most laypeople (including journalists and theologians !) base their opinions of magic on it as well. In Western Europe, this model enjoyed its greatest popularity during the Renaissance, and is still used by many traditionalistic magicians today. In this day and age, it can be found in the magic of Bardon and Gregorius, while the entire Golden Dawn system and a great part of O.T.O. teachings are based on it as well, just as the majority of Germain occultism of the 1920s. Aleister Crowley used a mixed form, as we'll see later on.

In the spirit model, the goal of the magician or the shaman is to obtain access to the world of creatures that we'll describe here as "magical entities". This world has its own set of laws that the magician must learn in order to survive and to utilize the powers and the entities there. Each entity has its own name and formula and displays a specific, unmistakable character, and can therefore be considered an individual personality that has strengths and weaknesses.

With the help of trance, the magician travels to their realm where one can either make friends with them or have them serve one's self, provided that one has enough knowledge and power to do so. Such relationships can even be quite dangerous at times, since some spirits, such as demons, may not be all that eager to serve the magician and/or just might not like him or her. And they often charge a high price for their services, which could even require a blood sacrifice or something similar. A well-known example of this is the pact that Dr.Faust made with the Devil ("selling one's soul in return for material and intellectual success").

Although the exact terms of such a pact are a matter of negociation, there's always the danger (just as with humans) of the breach of contract, a new interpretation of the agreement, or other difficulties, so that the magician needs to be continually alert - unless of course one only works with "good" spirits with a moral integrity that one can trust completely. From what we've said above, it's clear that spiritualism (which originated in America in the mid-nineteenth century and is still popular all over the world today, now often called "channeling" by New Agers) is an excellent example of the spirit model, even though it generally focuses on divination and prayer instead of on actual magical operations.

Once the magician has secured the assistance of "one's" spirits or demons - either with a friendly pact or through force - one uses it in one's magic in the same way one would use the assistance of a common human helper as well. But since these entities are immaterial, they can work on levels that common servants cannot, such as on the astral plane. Plus, most spirits are "specialists" that are generally superior to the magician in their field of expertise. For example, a magician would summon the Mercury demon Taphthartharath to achieve magical goals that are related to the Mercury sphere, while the Mars demon Bartzabel would be summoned to destroy an opponent or to learn the art of warfare. Or, one could use a planetary intelligence such as Yophiel (Jupiter sphere) to improve one's state of prosperity. The shaman generally has certain spirits of one's own that are specialized in certain areas (e.g., healing illnesses, making rain). For example, instead of sending healing power to a sick person from a distance, the magician can send one's spirit helper directly to the patient (1).

Spirits and demons want attention, or want to be "fed", and can even rebel or demand a "pay raise". And they're not infaillible. Just because they're experts doesn't mean that they cannot make mistakes or fail ; but in general they can expand the magician's scope of action considerably although the quality of one's magic depends on the amount of control one has over such spirits.

So those are the basic concepts of the spirit model. It requires the magician to explore an already existing world and to learn and follow its rules right down to the last detail. For example, if one doesn't know the "true name" or the "correct formula" that gives power over such transcendental entities, all of one's efforts to gain control of them will be in vain. Even the means of communication with these entities - or their magical language - needs to be learned, and much of this knowledge is guarded secretly and only passed on directly from master to apprentice. Therefore, thorough training is generally required before magical operations can be performed.


The Energy Model


With the triumphant march of mesmerism around the end of the eighteenth century, the Western conscious mind began to focus on internal bodily processes and energies. Although Mesmer basically only rediscovered ancient healing methods (hypnotism, suggestion, healing sleep), he made them socially acceptable in a culture that had made a clear distinction between the body and spirit for centuries. Suddenly, it was sensational news to learn that the mind can influence the body and even make it sick or heal it. For Mesmer, the means for all healing was "animal magnetism", a vital force that cannot be more closely in scientific terms. The concept of "vril force" developed by Bulwer-Lytton, who was a Rosicrucian and a magician itself, as well as the odic teachings of Reichenbach, are both proof of the impact that this change in awareness had, which significantly influenced Hahnemann's homeopathy as well (which was a predecessor of cyber magic, as we'll soon see). And Bulwer's friend, the extraordinarily influential magician Eliphas Levi, caused quite an uproar in the occult scene just about fifty years after Mesmer's death with his concept of "astral light". This made a significant impact on magic as well. Although the Golden Dawn still principally remains loyal to the old spirit model even a century after Mesmer's death, it has been strongly "softened" by psychological-animistic elements such as those taken from Indian yoga (e.g., teachings of chakras and prana).

But the energy model didn't actually celebrate its climax until after World War II, or more specifically during the occult renaissance of the 1960s, that mainly took place in England. This was surely aided by the strong influence of psychoanalysis, which didn't make its big breakthrough until after the war, even through magicians such as W.B.Yeats, Austin Osman Spare, and Aleister Crowley began integrating the concepts of psychoanalysis into their magical practice at a relatively early date.

In general, the energy model in its pure form rejects every kind of spiritual thesis. The magician is no longer a conjurer of spirits, but more of an "energy artist". The focus is on subtle perception, and the magician must be able to perceive, polarize ("charge"), and direct energies. If, for example, one senses a lack of energy in the kidney area of one's patient, one would transfer charged healing energy to the affected kidneys, possibly by placing one's hand on them and/or by using special crystals or gemstones. Talismans and amulets (which of course are used in the spirit model as well) are examples of artificial "objects of power", or tools that the magician ceremonially calibrates in which one stores certain specific energies for immediate or later use.

When the magician wants to transfer power (and that's the main focus of the energy model), one either has to have enough power to do the job his - or herself, or one needs access to one or more power sources. In the first case, the magician becomes a walking battery, while in the second the magician becomes a channel or medium for "higher" or at least "other" powers. And power isn't always just power. Depending on the system of magic used, the spectrum ranges from a complicated web of "positive" and "negative" energies to the "neutrality thesis" in which the magician his - or herself is responsible for "polarizing" the naturally neutral energies. With the latter, there's always too much or too little desired or undesired energy (for example too much fire in the kidney area : infection) ; the equation of "positive = good" and "negative = bad" (which is usually denied in theory, but often found in practice nonetheless) generally doesn't apply here, and the only important thing is the ability to direct the energy to its proper place.

Depending on the amount of power required, the magician might even be too weak to act. In magical warfare, the stronger magician always wins (not the "good" one), unless the weaker one can compensate for lack of power through speed and skill. The magician must be able to rely on oneself or, at best, on physical colleagues who might help, and there's no use in summoning a "higher authority" - although one can try using a "stronger" energy than one's opponent.

Power centers such as the chakras or acupuncture meridians often play an important role in the energy model, and the charging of objects such as talismans is done through the poser of imagination. For example, the magician might imagine a colored beam of energy that one bundles with a certain gesture or spirally projects into the object to be charged with hands, dagger, or wand ; for a Jupiter talisman, one might imagine a blue beam, for example, while green would be used for Venus. When attacking an opponent, the magician either sends an excessive amount of destructive or corrosive energy (e.g., Mars or moon power), or one draws off the opponents' energies and weakens them. In doing so, the magician usually doesn't summon the hierarchy of angels and demons ("princes of hell") of the individual planets or kabbalistic spheres. Instead, one generally activates a planetary principle through magical trance and then uses this energy to do everything else instead of sending some kind of being or entity to do the job.

Just as the hierarchies of angles and demons are greatly reduced in the energy model (or even eliminated completely by the pure "energy dance"), other external authorities lose significance as well. The job of the "master" is now done by a "teacher", and the strictly obedient "apprentice" has become a "student". The independence that results from this is strongly noticeable in the individually anarchistic and pragmatic systems of modern magic that place more importance on the personal experience of the magician instead of on the power and might of tradition.

This naturally demands higher performance from the magician as well. One must be able to do just about everything without any external help (including help from "beyond") and needs to have a very high level of personal energy since the self mainly functions as a ower battery. When one is weak and tired, the quality of magical operations will suffer, and the effectiveness of one's magic depends directly on the amount and quality of one's own energy. Plus, one also needs to have excellent, well-trained, and reliable skills in subtle perception.


The Psychological Model : A Mixture


The impact that Mesmer and his successors made on the eighteenth century is comparable to that of Sigmund Freud and Albert Einstein in the twentieth century. Freud and Einstein were revolutionary pioneers of a fundamental, radical change in thinking that drastically shook up the mechanistic view of the world until it eventually burst.

In a certain sense, Freud's theses were derived and developed from Mesmer's concepts, and it's no coincidence that the founder of psychoanalysis originally focused on the study of hypnosis and hysteria. What Mesmer publicly demonstrated in Europe just before the French Revolution with displays and exhibitions is what Freud and, in particular, Georg Groddek (the founder of psychosomatic medecine) tried to prove scientifically a good hundred years later, the realization that many, if not all, illnesses have mental causes, and that the mind is able to affect and influence the body.

Since we have no intention of going into the comprehensive details here, this brief information will have to suffice. Mainly, it's meant to illustrate the effect that this development had on magical practice. The first two well-known magicians to apply psychological or psychoanalytical through to a greater degree were Aleister Crowley and Austin Osman Spare. Crowley toyed with the psychological model for quite some time, especially in his middle-age years, although he later became a firm supporter of the spirit model, even through he was moderately skeptical at times. Spare, on the other hand, went just the opposite direction - some of the theses in his magical writings seem to be taken from a textbook on psychoanalysis.

Strictly speaking, the psychological model is just an empirical "mixture" since it doesn't really go beyond the spirit and energy models, but instead strengthens the homocentrism of the latter while disputing the basis of the spirit model by denying the existence of spirits in an objective, external sense - but not in a subjective, psychological one. In addition, it doesn't explain magic with new or different mechanisms, but instead it just relocates its place of origin - namely deep inside the psyche - without really explaining the way it works. Of course, such a claim needs to be proved.

According to the psychological model, magic is merely an animistic phenomena. Everything that the magician perceives or does while performing one's art takes place inside the psyche where a certain mechanism (that's never more closely defined) causes the desired (or even undesired) results. The authority responsible for magic is the unconscious mind (or, according to Spare who uses Freud's terminology, the subconscious) - this is where all magical activity takes place. But above all, with this model, the magician becomes a psychonaut. While one used to be a spirit trader and later an energy traveler, one now becomes a "journeyer to the soul". By exploring the internal realm of the psyche and cartographically mapping it out, one learns the laws that can help take magical control over one's own life and the world around.

This approach - which is doubtlessly not perfect in theory - does have considerable advantages that explain its current popularity. First of all, it's formulated vaguely enough to avoid getting tangled up in pseudoscientific debates about things such as "Does od really exist or not ?" and "Can it be measured ?". It leaves this up to parapsychology. It cannot really explain magic, but instead it simply and pragmatically asserts that the manipulation of the psyche can lead to magical results, and it is content to accept this observation as an "explanation" instead of focusing on the question as to how such manipulation can actually be induced and controlled.

This corresponds to the modern-day utilitarian way of thinking that's much more interested in the "how" instead of the "why", as Crowley once put it as well. In a relativistic world where the inhabitantscan no longer be sure of any kind of "truth" whatsover, whether referring to religion, politics, science, or magic, the magician who supports the psychological model is a personification of the spirit of the times. Plus, magic explained in psychological model has the advantage of being easier to comprehend by many people who have grown up with and are already familiar with such psychological models of thought, as compared to the belief in spirits and demons that has suffered quite a few cuts and bruises inflicted by scientifically based atheism.

The mixed-form nature of the psychological model can be recognized by the fact that - as practice as shown - it can be superbly combined with the other two models that we've discussed so far, which is indeed done quite frequently. We've used this model again and again throughout this book as well, and will continue to do so in order to illustrate certain aspects of magic. Some "variations" include magicians who add an animistic aspect to the spirit model while still communicating with spirits, demons, and angels, but seeing in them mainly "projected images of the soul" (which, of course, has proven to be quite ineffective when it comes to demonology) ; and magicians who apply the energy model without taking it too literally, and refer vaguely to "the power of the subconscious" (2).

The literalness applied to the exact wording of pacts with demons and the devil throughout tradition and even by many magicians today (and such pacts are often worded by the demons themselves) is a reference to the psychological mechanisms involved in this process, or to the "scene of the crime" being the psyche. After all, it's common knowledge that the subconscious often understands things quite literally, which we'll encounter again and again in sigil magic. But the psychological model also has the advantage of being able to make things much more easy to understand than its two predecessors, even though we generally use its explanations as supplemental information rather than as an independent thesis.


The Information Model : Cyber Magic


Since cyber magic (the most recent branch of magic) is still in the developmental stages, it's too early to categorize it historically. Much of what currently seems to be quite promising might turn out to be nothing but an overoptimistic fallacy in the near future, although some aspects might become stronger and even more convincing. The essential features of cyber magic were developed in mid-1897 by myself along with the help of a few colleagues, and since then a number of magicians have been focusing on its further development.

Cyber magic is based on the information model, which is currently concerned predominately with physics. The term "cyber magic" is derived from "cybernetics" (control theory, from the Greek kybernetos, "the pilot"). The thought behind this concept is that all energy, in order to be effective, requires information to "tell" it what to do. The magician doesn't assume the energy directly, but rather the information matrices (or "blueprints") that control it, and is therefore able to influence the energy much quicker, more thoroughly, and with less effort than before. Plus, it's easier to overcome the limits of time and space since, according this model, information has neither mass nor energy and is therefore not subject to as many restrictions as these.

In addition, the magician doesn't have to rely on a good relationship with spirits or other subtle entities, or on one's own energy level. Once one has mastered the technique of downloading, transferring, and finally redownloading the information for activation, one no longer needs any imagination or concentration aids. Accordingly to the current state of research, one may not even need gnosis to perform magic effectively ! But before you get too excited about this, let me warn you that practice has clearly shown that thorough training is still required, at least the field of controlling subtle energies (e.g., kundalini, activating one's own cell-memory), before you can ever hope to achieve any kind of useable results with cyber magic.

At first it seemed logical to explain the effects of cyber magic with the concept of morphogenetic fields as introduced by biologists Rupert Sheldrake ; but this no longer seems necessary, although the term "information field" is still sometimes used for better illustration (after all, specific terminology for cyber magic has not yet been developed). This can occasionally pose problems, however, sice we're not dealing with the kind of energetic field that we're used to in the sense of physics.

A historical prototype of the information model can be found in homeopathy. This system is known to work with dilution or "potentiation". In constrast to the allopathic principle that chemically higher doses of a medecine achieve a better results, the homeopath prescribes chemically smaller doses in order to achieve a better healing rate under specific circumstances (appropriate clinical picture, activation by shaking). The idea behind this is based on the theory by Paracelsus that states that it's actually the "spirit" of a medecine that causes healing and that this works even stronger when the "like" interacts with the like, and is best when the spirit of a healing substance is "estracted" through distillation, which is exactly what occurs during the dilution/potentiation process (3).

This "spirit" is fully comparable to the modern term "information", just like cyber magic or pure "high magic" as a whole, but of course without their ideological, mystical and transcendental aspects. This comparison becomes obvious when you consider the fact that a cyber magician doesn't need to rely on a lot of paraphernalia, as he or she doesn't even practice "mental magic" because the actual act of cyber magic isn't an act of the imagination.

When working with cyber magic, it's particularly important to keep in mind that all of our models already existed in one form or another long ago. So this isn't a strictly hierarchal, chronological, stepped pyramid of development, but rather a shift in the focus that follows a circular or spiral pattern of movement. In the same sense, tradition has told us that old masters have always practiced some kind of "empty hand magic". In no way does this mean that an entirely new path has been forged on a practical level. Instead, certain aspects have been filtered out of older systems, put in a different context, supplemented by new ideas, and carefully - but not necessarily less revolutionary - developed further.

In a sense, this is even a traditional development since magic has always been "stripped" and redefined throughout the course of its history. This adaptability could even be viewed as its greatest strength since this has prevented it from suffering the fate of disappearing from the face of the earth, as many old traditions have.

Let's now take a look at magically "charged" objects (ritual weapons, talismans, amulets, fetishes, etc.) according to the four models of magic in order to explain them on a practical level as well. To do so, we've again used a schematic diagram. A few unfamiliar terms listed here will be explained later on in this book, such as in the next section on practical talisman magic.


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---Spirit Model---                                                                                                       ---Energy Model---

Gateway to and tool of                                                                                                         Stores energy
the spirit world                                                  Magical tool                                             Directs energy
brings entities to life                                                                                                            Transferts energy
Talismans, amulets, fetishes                               Absorbs energy

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---Psychological Model---                                                                                  ---Information Model---

Means of projection                                         Power objects                                  Information memory Association aids                                                                                                                    Data carriers
Triggers complexes                                                                                                    Program generators
Programming commands

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Chart 22 : The four basic paradigms of magic using the example of "charged" magical objects



You'll probably notice that we sometimes refer to one model and sometimes to another in order to explain or illustrate magical procedures. However, the word "explain" is hardly possible anymore in this context. Fact is that we can describe fairly precisely how magic works, but we still don't really know why it works. This, of course, is a fundamental problem of our four-dimensional existence in which we apparently can only observe the effects, but never the causes. We'll have to delve into this problem more deeply when we discuss Chaos Magic ; for now it will have to suffice when we point out that none of the earlier systems that claimed to offer a "true explanation" were able to stand up to a thorough investigation based on the most current state of information. This, however, doesn't have any effect on the practical effectiveness of these systems.

This requires the modern magician (who is virtually compelled to relativism) to play with one's paradigms and choose the ones that correspond best to one's needs and promise the most success. But we don't want to dictate any dogmatic relativism here ; our intention in merely to advise you to experiment with various paradigms in your practice, especially if you're still not sure which models of explanation you personally prefer in the first place. This approach will intensify the more you become familiar with the various paradigms.

In the next section we'll be discussing practical talisman magic, which will give you the opportunity to play around with the various models of illustration that we've introduced here. You'll find more suggestions on this in the practical exercises at the end of this section.


The four models of magic
using the example of an exorcism


Principally, each of the four paradigms of magic that we've discussed here can be applied to any magical sphere of activity whatsoever. We've chosen the example of an exorcism in order to illustrate the various theoretical and practical approaches according to the corresponding paradigm. Technically speaking, an exorcism is the reestablishment of a desired mental-spiritual state of normality using magical means. Although this can be interpreted and handled in many different ways depending on the magical paradigm applied, common language usage understands an exorcism to be the expulsion of spirits or demons. Let's have a look at his phenomena using our four models of magic since this will also help us learn to distinguish between the various ways of thinking.

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Exorcism  According to the Spirit Model
Case history/diagnosis : The client/patient is a victim of possession. Strange spirits and/or demons have taken possession and control of him. He's unable to get rid of them on his own, and often may not even realize the gravity of his situation. The magician evaluates the case, and begins propre treatment.
Therapy : Treatment requires the magician to make the spirits/demons leave the host's body. This could be done with threats, force, or cunning : 1 : The magician conjures the annoying spirits in the name of a superior authority (e.g., the hierarchy of the princes of hell) that he makes, or already has made, an agreement (or so-called pact) with, threatening them with retaliation if his demands to leave the client are not met ; 2 : The magician applies controlled force such as hitting, torturing, or starving the host or the spirits themselves (e.g., astral warfare) and expels them ; 3 : The magician lures the spirits with promises, etc. out of the host and banishes them into a so-called "spirit trap".

Exorcism According to the Energy Model
Case history/diagnosis : The client/patient is a victim of unbalanced energy. Foreign energies or excess energies of his own have taken control of him, destroyed his energetic balance and are now in full control. He's unable to reestablish this balance on his own, and often may not even realize the cause of his suffering. The magician evaluates the case, and begins proper treatment.

Therapy : The magician extracts excess energy from the client's organism and banishes it (especially in cases of aggressive energies directed at the client by an opponent) into an energy storage medium (spirit trap). When energy is lacking, he transfers some to the client. Basically, he harmonizes the organism's balance of energy.

Exorcism According to the Psychological Model
Case history/diagnosis : The client/patient is a victim of a psychological disturbance. Repressed dark sides of his psyche have taken control of him in the form of projections, have destroyed his psychological balance and are now in full control ; this can even take the form of split personalities. He's unable to reestablish this balance on his own, and often may not even realize the cause of his suffering. The magician evaluates the case, and begins proper treatment.

Therapy : The magician treats the client psychotherapeutically (e.g. shock therapy, mimicry of the client's behavior, ritual death initiation, or the like) with magical means in order to help him withdraw his magically effective projections and/or banish them. In doing so, he may apply a symbolic projection storage medium ("spirit trap"). In addition, he ensures that the client is now able to express previously repressed drives and desires in order to prevent a relapse.

Exorcism According to the Information Model
Case history/diagnosis : The client/patient is a victim of a confused information. His energetic balance is thrown off course due to inherent or externally induced faulty circuits within his biocybernetic memory, which can result in a total loss of energy, as well as in hallucinations, psychosomatic problems and personality disorders. The client is unable to restore the functionality of his biocybernetic memory on his own, and may often not even realize that his condition is abnormal. The magician evaluates the case, and begins proper treatment.

Therapy : Treatment consists of a three-part operation : 1 : By means of information transfer, the magician activates his client's physical and mental defense mechanisms as well as the ability to completely restore the memory ; 2 : He implants an infomagical "DELETE" command into the client in order to delete the destructive information and defect memory ; 3 : He establishes (also by means of information transfer) an infomagical, preventive alarm system to help recognize undesired information as soon as it's received so that it can be deleted or rendered useless by means of an activation block (so-called "information traps") or mutilation.

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These four approaches reflect the great diversity of modern magic. In this sense, we could even mention a fifth paradigm of magic, namely the synthetic model that unites all four previous (and possibly later ones as well) models in a pragmatic sense ("the truth is what works"). We'll mention that again when we discuss the paradigms of magic in more detail.


Spirit Traps


Apart from cyber magic, which - as already mentioned - doesn't require any paraphernalia, all paradigms of magic use the so-called "spirit traps" for exorcisms as mentioned above. These are magically charged objects that represent a sort of prison for undesired spirits/energies/projections. This is based on the idea that it's not a good idea to simply rid the client or patient of these spirits/energies/projections. Instead, they should be banished, or bound and brought under the control of the magician's will so they're no longer able to get free and cause more damage.

The spirit trap often functions as a channel or entranceway that's used to transport the undesired spirits/energies/projections into another sphere (e.g., "into chaos", "into the sun", etc.), with the intention of either destroying them there or distracting them and sending them into exile.

Due to its concave form, the magic mirror is particularly suited for absorbing. Usually it's round as well, and in any case it's enclosed in a frame that makes it the perfect trap in a symbol-logical sense. This is why a magic mirror is often attached to the client's body, or at least pointed in one's direction ; then the magician can extract the undesired spirits/energies/projections by means of will and imagination.

In both the spirit model and the psychological model, it's generally necessary to talk to and negotiate with the possessing spirits or externally manifested projections. That's why it may take a great deal of cunning and promises before the magician can coax them out of the patient's body and lure them into the trap. From what we've said, it's obvious that exorcism operations require a great deal of experience, skill, and even courage on the part of the magician, and one must be willing to risk one's own physical and spiritual health, and even one's life as well. Because in the same way the human organism is capable of performing incredible magical things when properly instructed and trained, one can also mobilize unimaginably damaging powers if one loses control, which might be caused, for example, by a specific external influence (e.g., magical attack designed to hurt or kill) or an "internal short circuit" (e.g., mental disorders, which on the other hand could also be a result of a magical attack as well). In a sense, an exorcism can be compared to a magical warfare ; the magician should therefore approach it accordingly.

Once the spirit trap is "filled", the question arises as to what the magician should do with the spirits/energies/projections that it contains. The answer depends on which model one uses. Spirits are usually either banished, as already explained, or the magician tries to make them submit so that one can use them for one's own purposes. Energies are usually stored, especially when dealing with offensive energies from a magical opponent, since these are particularly suited for dfensive operations or retaliation, because no healthy person is immune to one's own energies. But often these energies are magically neutralized and returned to the general cosmic energy flow.

Only in exceptional cases are the spirits/energies/projections kept trapped inside the magic mirror permanently ; after all, the mirror should be able to fulfill its "normal" purpose again after the exorcism. It therefore serves mainly as an instrument of extraction and intermediate storage, and after a successful operation the captured spirits/energies/projections are put into a final prison, such as a stone or preferably a rock crystal (which is highly appreciaed by some practioners due to its great storage capacity). Ordinary table or rock salt can also be used in an emergency as a temporary solution - which is why the magic circle is often reinforced with salt, such as in Voodoo, or why salt is added to holy water by the Catholic Church, and why many traditional witches refuse to consume any kind of salt at all. Since salt is strongly hygroscopic, meaning that it absorbs water and will dissolve (e.g., in rain), it can only be used as a temporary prison.

A common way to bind spirits is to trap them in a bottle. This is where the term "genie in a bottle" came from. We know several magicians who are specialized in capturing spirits and energies in bottles and storing them this way. In doing so, the important thing to remember symbol-logically is to always keep the bottle sealed tightly, and using ordinary cork is not enough - an additional seal of beeswax is generally used and engraved with the corresponding seals and sigils of defense.


Frater U.'.D.'.


Notes


1 : This, of course, doesn't exclude the possibility of transferring power additionally. This is just one example of the simplification mentioned at the beginning of this section.

2 : This also includes pseudo-energy models such as Couéism and positive thinking.

3 : Paracelsus' frequently quoted concept of similia similibus curantur is often incorrectly translated as "identicals are cured by identicals". However, the correct translation is "likes are cured by likes", which is an interesting parallel to sympathetic magic and the correspondences !